Les dernières lignes mais pas le dernier mot….

"Post-scriptum
En finissant de ranger le bureau de Claire, il m’est resté le texte qui suit, dans une chemise à part, un morceau de son journal que je n’ai pas pu dater.
Un Vendredi et un Samedi Saint "en double" en quelque sorte.
 
Vendredi Saint.
 
Je marche sur le chemin, je connais la vérité, j’entre dans la vie.
 
Dieu me connait. Il faut encore que je me laisse connaitre par Lui, que j’apprenne moi à le connaitre.
 
Le Christ est au milieu de nous, doublement. Au milieu de nous tous: il se tient là, debout au milieu de nous, et au milieu de chacun de nous. Lumière habitant nos profondeurs.
 
C’est la conspiration du silence. Celle qui en moi sait se tait. En moi le Christ se tait aussi.
Croire malgré leur refus de dire leur secret – croire malgré leur volonté de cacher leur existence.
 
Je ressens dans chaque fibre de mon être la phrase de Pierre: vers qui irions-nous Seigneur? qui tourne et retourne dans ma tête comme un disque rayé. Oui, je crois que je comprends ce qu’il voulait dire: Seigneur, il y a quelque part en moi une terrible envie de t’envoyer balader, de me sauver de toi, de briser le lien. Je me sens comme une femme qui se noie, comme une femme qui étouffe sous le poids de sa propre incrédulité. Oui, j’ ai envie de m’en aller… mais vers qui irai-je? C’est cela qui me retient à toi: au milieu de mes doutes, cohabitant avec mes doutes, cette certitude: tu es le Fils de Dieu, le Messie. Quand on a compris cela, impossible de faire machine arrière, quelle que soit son envie. Ce ne serait même pas une déchéance, une trahison ou une lâcheté, non, c’est bien pire. Ce serait condamner à mort son âme immortelle.
Et c’est pour cela que je reste là, dans la chapelle, brisée, rompue, au coeur de mon aridité, avec dans la bouche le goût de l’amertume.
 
Ce matin, arrive par les voies célestielles dans ma "BALS" – ma boite au lettres spirituelle – un petit billet ainsi libellé: "tu te mets à la fenêtre pour regarder la lumière du dehors, parce que tu ne sais pas voir la lumière qui brille en toi".
 
Samedi Saint
 
Hier soir, vannée brisée, au moment de m’endormir, une pensée fulgurante me vient: il est en train de se passer quelque chose c’est pas le moment de dormir, si je veux, je peux participer à quelque chose qui est en train de devenir possible.
Je change de dimension, ma pensée décolle enfin d’un millimètre ou deux de son habituel marigot et soudain je me mets à croire vraiment. Le Christ est là, et le Père aussi. Sapristi, tout me semble évident, j’ai le coeur qui bat à deux mille tours/minute. Il y a une fournaise dans mes entrailles, le feu a pris enfin dans ma chair. Et en même temps, je reste d’une parfaite lucidité, comme toujours.
Donc, le Fils est là, et cette question que je me pose depuis quinze heures: où est-il maintenant? trouve sa réponse, simple et évidente: il est là, dans mon enfer perso. Il est descendu en moi, il est ultra-vivant; à côté de Lui, je suis au trois-quart morte.
Sa mort a ouvert la porte, Il a la pelle à vanner dans la main, et il ne tient qu’à moi de me laisser purifier, de le laisser brûler les détritus, feuilles mortes et autres cadavres de rampants.
Estimée par les grands-prêtres, sa vie valait trente deniers, dix fois moins que le parfum que Marie répandit sur ses pieds, et à cette aune-là que vaudrait la mienne? Un demi-centime, peut-être moins. Pourtant il a payé rubis sur l’ongle un prix exorbitant pour me racheter.
 
Je le crois mort, il est vivant. Je me crois en vie, je suis morte. Et cette idée était si insupportable à Dieu qu’il est venu partager ma condition de morte-vivante pour me sortir de là.
Il a détourné le mal de moi, il s’est attaché au piquet la corde autour du cou, il est devenu âppat, agneau sans défense, irrésistible, et les forces du mal se sont précipitées sur Lui en poussant des grognements de fauve. Comme d’habitude, tout s’est joué à travers nous, c’est toujours nous qui prêtons nos traits au mal. Mais derrière les soldats et la foule, il y avait l’autre taré, toutes les forces des ténèbres, il y avait le mal en non-personne et en personne, et je comprends que le Seigneur ait transpiré du sang jeudi soir. Affronter le mal incarné dans la solitude de sa condition d’homme/Dieu, il y avait de quoi vous emplir les entrailles de fiel et de glace. Le mal s’est acharné sur Lui sans comprendre que l’agneau sans défense était purement et simplement en train de l’absorber.
Cloué sur la croix, il était en train de gagner la partie pour moi. C’est tout cela que j’ai plus que compris: vécu hier soir, j’ai dû enfin quitter quelques instants le monde de la raison pure, et la foi a expliqué à mon âme que la passion était l’opportunité, la chance de ma vie.
C’était un moment très important pour moi, qui depuis ma plus tendre enfance refuse le scandale de la croix.
Pour la première fois, j’ai vu le positif, alors que jusque-là je ne voyais que le négatif – toujours ce regard qui distingue tout de suite le mal.
 
Il y a toujours cette logique qu’avant la lumière, les ténèbres s’obscurcissent encore plus. Hier soir, j’étais vraiment mal, au point de ne même plus pouvoir lire une ligne de la liturgie du jour. Ma prière, la demande toute fraîche concernant la conversion nécessaire de mon regard a été prise en compte plus vite que je ne l’espérais!
Je suis bien restée une demi-heure dans cet état de brûlante prise de conscience de la réalité. Il ne s’est rien passé de spécial, je n’ai pas vu défiler mes péchés, toutes mes erreurs passées, non, j’étais juste là, répétant oui, oui bien sûr, c’est évident, du vendredi 3 heures au dimanche matin, Tu descends en chacun de nous avec une puissance spéciale, des grâces particulières, et celui qui t’ouvre est grâcié de la tête aux pieds.
Bien sûr, je n’ai pas réussi à être complètement dans le oui, je suis resté moi-même, mais malgré tout…
Jeudi, Tu agonises pour moi, vendredi Tu meurs pour moi, le soir même Tu frappes à ma porte en compagnie du Père, le feu purificateur à la main, Tu T’offres en lessiveur à qui veut bien te recevoir, samedi, je ne sais pas, je suis restée toute la journée éberluée par ce que j’avais vécu la veille, c’est une journée d’attente, de silence intérieur, et dimanche, on ressuscite ensemble, tout ce que je t’ai laissé détruire en moi, tuer en moi, va renaître avec Toi.
Oui, la possibilité m’est donnée de faire tout avec le Christ, Lui et moi et l’humanité entière ensemble du début à la fin.
 
Dans cet état d’esprit, il doit être possible de rejoindre la vie avant de sentir la mort glacer son sang, d’être dans les bras du Christ avant de réaliser que la partie sur terre vient de se terminer. Et dans ce cas là, mort, où est ta victoire? Si je suis dans la vie avant d’être dans la mort, si je suis entrée dans la lumière avant que les ténèbres ne s’emparent de ma chair, bien des affres me seront épargnées.
 
Oui, oui, oui, c’est la logique de Dieu, logique merveilleuse, inouïe, accessible seulement par la foi, que seule la mort peut me délivrer de la mort et m’ouvrir la voie de la Vie.
 
Mourir pour vivre, c’est la loi incontournable, la vérité à connaitre, comprendre et surtout accepter.
 
Et la seule chose qui puisse me permettre d’accepter cette vérité, c’est que Dieu est avec moi, non pas abstraitement, mais bien concrètement, il ne m’encourage pas de loin, vas-y petit, mais il est dedans, dans le même chaudron, il vit avec.
Il m’est donné de participer à tout. D’être activement présente à tout. Dieu présent à moi, moi présente à Dieu, Lui en moi, moi en Lui, toute nature confondue, sa personne sanctifiant ma personnalité."
 
Voilà, j’ai tenu parole. Vous avez tout. Je vous ai tout transmis de ce livre/témoignage. Claire a voulu donner. Je me suis permis d’être sa volonté ré-affirmée de ce don.
J’avoue que j’ai été tentée parfois de laisser tomber, j’avoue que j’ai été bien longue…
Malgré tout ce fut une belle aventure. Avec Claire creuser, creuser encore, les doutes, les refus, les renoncements. Avec Claire interroger, analyser, décortiquer ma foi…. Merci Claire.
Merci à Adriana de m’avoir lancer dans ce devoir. Merci à Lydie de m’y avoir quelquefois replongée. Merci à Geneviève, lectrice  assidue (la seule?) d’avoir entretenu l’envie jusqu’au bout.
Est-ce juste le hasard ou bien le" Hasard" qui a choisi ce moment pour voir cesser les "windows live space"? Peut-être… quoi qu’il en soit j’ai commencé une autre forme de partage/mémoire: mettre en fichier informatique ce livre pour le préserver d’une part mais aussi pour le transmettre plus vite et en faciliter la lecture à ceux qui le réclame-ront/raient. puis ce blog disparaitra sans doute. Voyagerais-je vers "Wordpress"? Je ne sais pas. J’ai jusqu’à mars pour me décider. A la grâce de Dieu…

3 Responses to Les dernières lignes mais pas le dernier mot….

  1. Jacqueline Viltard dit :

    Je voulais mieux connaître Geneviève qui me saisit de façon si inattendue par le don du témoignage de Claire…si fort. Qui me parle, au très profond du coeur, car j’ai aussi écrit un témoignage après la mort de Jeanne, notre fille. Où la mort s’ouvre sur le seuil de la Vie.

    Merci

    jacqueline

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  2. Johanna dit :

    Bonsoir,
    J’ai beaucoup aimé les livres de Claire, qui m’accompagne encore aujourd’hui dans mes moments de doute …
    J’ai scanné ses livres (que j’ai retournés à l’expéditrice qui me les avait prêtés gracieusement ) excepté  » les brebis dans les arbres » que j’ai conservé. Je tiens des copies à la disposition de quiconque me les demandera .
    Mais je recherche un dessin de Claire, que je n’ai pas conservé . Peut-être que quelqu’un pourra me le faire parvenir ? Il figurait dans l’un de ses livres et il représente un bébé confiant et abandonné endormi dans une main . Ce dessin occupe une page entière . Je serais très heureuse d’avoir une copie de ce dessin . Merci infiniment .

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  3. cgene7 dit :

    Johanna,
    N’est-ce pas le dessin que j’avais scanné et inclus dans ma retranscription? Je vous invite à en compulser les pages depuis le début. Je suis désolée de ne pas faire cette recherche moi-même mais le temps me manque en ce moment. Faite-moi signe néanmoins si vous ne trouviez pas.

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