"Jeudi 25 mai. Ascension.
Pour moi, c’est toujours la descension. Aux enfers. La santé continue de se déglinguer. Tout ce que je peux faire: accepter, même de ne pas accepter.
Vouloir guérir. Vouloir avoir assez de foi pour que la guérison devienne une réalité, plutôt. La foi qui soulève les montagnes et ressuscite les morts.
Va, ta foi t’a sauvée.
Avoir la volonté de ne plus en avoir de propre.
Toujours cette résistance fondamentale en moi. La nuit, je suis prête à mourir, mais je ne sais toujours pas comment amorcer le vrai mouvement de l’abandon.
Prête à commettre l’acte le plus difficile, le plus douloureux, et refuser de me laisser guider vers le bonheur.
 
A quel moment ai-je commencer à prendre la vie de travers?
Très tôt.
Je me souviens,par exemple, de la journée annuelle au cirque.
Une hantise.
Je vivais une véritable épreuve, il me semblait que les hommes étaient devenus fous, qu’ils faisaient n’importe quoi, et j’étais obligée de les regarder risquer leur vie pour la gagner.
 
Un homme censé irait-il mettre sa tête dans la gueule d’un lion ou sous la patte d’un éléphant? Non, bien sûr; le pire de tout étant les voltigeurs de la mort, dès qu’on mettait le pied dans les gradins je sentais les trapèzes se balancer au-dessus de ma tête, je savais qu’à un moment ou à un autre des êtres humains souriants vêtus de collants brillants allaient monter à l’échelle de corde et faire les zouaves à des hauteurs vertigineuses… et "l’artiste travaillant sans filet, la moindre chute serait fatale" annonçait le monsieur déloyal avec délectation.
 
Et puis, bien sûr, il y avait les clowns. Au moins ceux-là, je ne craignais pas pour leur vie, mais ils me mettaient franchement mal à l’aise. En général, ils fonctionnaient par deux, couple improbable composé d’un clochard écarlate portant des chaussures vingt fois trop grandes et un chapeau ridiculement petit surmonté d’une fleur, flanqué d’un pierrot lunaire, blanc comme un cachet d’aspirine.
Ils parlaient fort, et disaient des trucs incroyablement stupides. Surtout le clochard au nez rouge. L’autre essayait de relever un peu le débat, mais çà tenait peut-être à sa collerette ou à son chapeau pointu, on sentait qu’il ne croyait pas lui-même à la possibilité de tirer quelque chose de correct de leur entretien.
Leur accoutrement, leur comportement et leurs idées plus idiotes les unes que les autres ne me semblaient pas correspondre avec leur statut d’adulte. Il y avait quelque chose de pas normal, comme en porte à faux, une imposture.
Et, outre que je me sentais terriblement génée pour eux quand ils faisaient des bruits incongrus ou marchaient sur leurs lacets de chaussures, il y avait toujours la menace de se faire prendre à partie par l’un d’eux. Bonjour le petit enfant! Bonjour la honte, la malheureuse victime cramoisie se mettait à bafouiller et tous les autres petits enfants de rire bien fort, ouf c’était tombé sur un autre. Comme à l’école, pour les interros.
Les animaux savants me faisaient pitié: j’imaginais les heures et les heures de dressages quotidiens; le jongleurs me remplissaient d’appréhension: quelle honte s’ils allaient casser leurs assiettes devant tout le monde! Sur que le soir même, ils étaient virés… Les contorsionnistes me faisaient mal au dos.
 
C’était vachement long. Les numéros s’enchainaient au son des trompettes. Roulements de tambours aux moments stratégiques: envol des trapézistes et claquement de mâchoire du tigre du Bengale.
A l’entracte, on allait voir les fauves. Rien qu’à me souvenir de l’odeur, je crois que je vais dégobiller mon quatre-heure. Les barreaux des cages ne me semblaient pas de la première qualité.
Nerveusement, je mangeais les cacahuètes destinées aux singes.
 
Le problème, c’est que j’ai gardé un peu cet état d’esprit dans la vie. Je continue de trouver que le monde est bizarre et que les hommes ont de drôles d’idées.
 
J’ai toujours peur que les sportifs se tuent, que les alpinistes décrochent, que les enfants tombent par les fenêtres. Quand quelqu’un parle fort et fait le clown, je suis génée pour lui. Je trouve toujours que les barreaux de la cage aux fauves sont trop minces, et je mange nerveusement tout ce qui me tombe sous la main pour compenser.
Je serre les fesses du matin au soir, je profite de rien.
Quand çà va mal, comme en ce moment, je me dis promis juré, dès que çà va mieux, je goûte chaque minute de la vie, je ris je chante, je danse, je m’émerveille, je me réjouis, je joue pour le Seigneur sur la harpe à dix cordes, je trouve tout le monde formidable, et la vie donc, je ne me prends plus la tête avec des bêtises, bref, je deviens une joyeuse chrétiennne."
 
No comment.

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